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Diario Comune # 2 / Scritture Parallele: Monica Ferrando

DIALOGUE DES NYMPHES, Monica Ferrando, avril 2020

Styx et Pharmacie

Pharmacie Depuis aujourd’hui, le printemps est sur la terre, mais on ne dirait pas un printemps comme les autres : l’air est pur, le ciel est libre des machines, si je m’approche j’entends les oiseaux chanter avec bonheur. J’ai envie de me laisser porter par le vent jusqu’en Arcadie et à la demeure de Styx, toujours fixée à son rocher.

Styx Qui donc arrive là, enveloppée dans une aile de vent pour agiter les branches de mes pins ? Il me semble que j’y vois une figure de ma connaissance.

Pharmacie Styx, solitaire et juste Styx, je suis venue te rendre visite et te demander si tu as vu ce qui se passe sur la terre : pas sur la tienne, bien sûr, mais là où gisent, comme d’énormes cadavres, ces grandes villes qui assombrissaient le ciel et qui transformaient les vents et les pluies en tas de fumiers aériens. Mais plus maintenant.

Styx Oh oui, bien sûr, j’ai vu. Tu le sais, mon regard porte au loin et en profondeur, au-dedans et au-dehors des cœurs attristés. Aux centres des métropoles, et dans les banlieues, maintenant il y a le silence ; et partout un espace désertique. Les habitants, si l’on peut appeler ainsi les êtres qui y vivent, ne sont pas tous morts, bien sûr, mais c’est comme s’ils l’étaient : enfermés dans leurs maisons, devant leurs machines éclairées ils regardent et ils croient, ils écoutent et ils croient ; et l’un avec l’autre ils répètent, incessamment, ce qu’ils ont vu, écouté et cru. Comme ils croient, ils sont terrorisés : ils pensent que l’ennemi n’est plus aux portes de la ville, ni devant ou au-dessus de leurs têtes, avec ces machines volantes qui jettent des objets qui explosent en détruisant toute chose vivante, comme pour certains il y a encore quelques mois, mais qu’il est maintenant en eux, invisible, imperceptible, caché dans l’air de leurs maisons.

Ils ne s’en souviennent peut-être pas, mais moi si, et comment ! que c’est seulement là l’ennemi de la dernière génération, et donc pas si différent de celui de la première qui, par l’idée sournoise de quelqu’un, avait pris la forme innocente du cheval, mais c’était une machine que les habitants de la ville inexpugnable ont eux-mêmes fait entrer à l’intérieur de leurs murs. Tu te souviens ? J’étais loin, à côté des rochers de ma source, mais toi tu pouvais certainement regarder, assise au milieu des branches d’un chêne, les flammes qui salissaient le ciel depuis ces décombres.

Ils semblent destinés à tout répéter, même leurs erreurs. Avec toute la fantaisie que nous mettons encore dans leurs esprits, certes pas dans tous : pas dans les esprits qui obéissent aux ordres, sentines de fantasmes où ils se laissent choir, à la merci d’une loi de gravité morale qui impose de traiter chaque obstacle comme un ennemi : le combattre, le vaincre. Maintenant que cet ennemi a pris une forme insoupçonnable : celle de la vie, comment le combattre s’ils ne le voient pas parce qu’il est en eux ?

Les voilà alors se traiter eux-mêmes d’ennemis l’un avec l’autre : cette phrase que nous leur avons autrefois inspirée pour les mettre face à leur injustice, dans cette langue agreste qui savait si bien nous évoquer, et qui était : homo homini lupus, maintenant elle peut s’énoncer aussi de cette autre façon : homo hominis contagium.

Dans leur esprit rendu soupçonneux par l’expérience du cheval de bois et marquée au feu par l’idée fixe de la guerre, l’ami est inséparable de l’ennemi, qui est là même quand on ne le voit pas, caché dans l’ami. Et c’est si triste de les voir quand ils se tiennent à distance avec leur visage masqué comme à la guerre, se regarder de travers, comme si celui qui ne protège pas les autres contre lui- même était un autre animal. Celui qui ne se considère pas assez dangereux pour les autres… ou bien accepter qu’au nom de la santé, on vienne chez eux emmener les malades, pour ne plus jamais les voir et les saluer pour toujours depuis une de ces petites machines dont ils ne se séparent jamais… À cela se réduit la vie qu’ils acceptent de vivre…

D’autre part, vu la façon dont ils nous ont traitées, en nous chassant comme des clandestines, nous autres éternelles habitantes divines des arbres et des sources, des rochers et des brins d’herbe, des pierres et des vagues de la mer, gardiennes, comme moi, des eaux de la justice, on comprend qu’ils s’étaient engagés sur une route horrible dont ils voient maintenant l’issue honteuse.

Ah, si lorsqu’ils venaient de par chez moi – les poètes que nous aimons le savaient et le disaient, mais en vain ! –, ils avaient appris à chercher la justice en eux-mêmes plutôt qu’imaginer qu’elle était dans l’or, parce qu’avec celui-ci ils pouvaient acheter le silence sur leur injustice… N’avaient- ils pas vu de leurs yeux quel destin mes eaux infligeaient au métal qu’ils croient incorruptibles parce qu’il corrompt tout le monde ? Et n’avaient-ils rien appris du respect que je réservais aux sabots des chevaux et des chèvres ?

Pharmacie Tu parles bien, Styx, tes mots, goutte à goutte, sont précis comme le burin des sculpteurs quand ils sculptaient les figures du fronton de ce temple que quelqu’un a ensuite volé et mis Dieu sait où… Ils sortaient de la ville, s’asseyaient sur les rives de l’Ilissos et attendaient en silence, dans le chant des cigales… Puis, enfin, ils me voyaient, même si je n’avais jamais bougé de là pour assister aux lignes de lumière sur l’eau ; ils me contemplaient longuement et dessinaient sur des feuilles de papyrus avec des traits qui refaisaient les ondes lumineuses et ma figure, compénétrées, presque superposées. Quand ils s’en allaient, ils souriaient toujours comme pour me remercier. Et moi aussi, je leur souriais.

J’aimais ce qu’ils faisaient dans les hauteurs de cette ville déjà trop bruyante, et surtout je les aimais eux, si attentifs à la nature spontanée qui s’étendait autour d’eux – dans leur langue d’alors, elle portait un nom qui désigne la croissance des plantes et qui m’a toujours beaucoup plu : physis – et en même temps si attentifs à eux-mêmes, à leur regard, qui ne laissait rien échapper de ce qu’il arrivait à saisir, et c’était beaucoup, vraiment beaucoup : moi aussi !

Ils ont construit une sorte de monde qu’ils appellent humain, mais qui ressemble plutôt à un monde d’insectes. Je sais bien qu’ils n’ont pas reçu de la nature, comme les animaux, une loi qui les oblige à agir et à vivre d’une certaine manière, celle qui est la plus adaptée pour eux, celle-ci et aucune autre, je le sais bien ! Et pourquoi la nature ne pouvait-elle pas les retenir en elle jusqu’à cette limite ? Les protéger contre eux-mêmes et leur garantir de faire toujours la chose juste ? Parce que si elle l’avait fait, ils n’auraient pas survécu : trop faibles depuis la naissance pour être complètement dans la nature, ils devaient trouver dans leur faiblesse naturelle, qui était au fond leur différence spécifique, la source de leur loi.

Certains d’entre eux, qui se rappelaient comment vivaient les femmes autrefois, se souvenaient encore de ces manières et des rythmes, ils priaient leur mémoire de ne pas les abandonner – tu sais Mnémosyne, notre mère – de les aider à traiter Ἒρως ἀνίκατε μάχαν, éros invincible, la chose vraiment le plus difficile pour les humains !

Ils obéissent maintenant pour la seule chose qui compte désormais vraiment pour eux : la vie. On les a convaincus que ce ne sont plus les chefs ou les idées, mais eux-mêmes, qui sont le bien suprême : qui s’appelle maintenant « vie » un point c’est tout. Ils ne voient pas qu’elle est nue !

Quelle tristesse de les voir maintenant ainsi, en proie à un rien qui les terrorise ; isolés les uns des autres ; privés de la dernière chose qui leur était restée : s’aimer, être proches, se consoler les uns les autres, se dire quelque chose de gentil, se faire une caresse, se serrer la main, s’embrasser… Après que la grande machination de l’or leur a pris tout ce qu’ils avaient au début de leur aventure sur cette terre, les pauvres n’ont plus de physis pour se consoler, le soulagement de beauté dont la terre se revêt, forcés comme ils le sont de vivre dans des territoires détruits et malsains, où ils occupent dans de très hautes constructions de petites chambres toutes pareilles, perdus dans des métropoles qui les concentrent pour qu’ils puissent travailler, reproduire leur vie qui sert seulement à produire des choses inutiles que les maîtres des usines où ils travaillent les convainquent, avec des images persuasives, d’acheter. Les uns de plus en plus misérables, les autres de plus en plus puissants y compris à cause de certains engins tout petits qui se parlent à distance en passant des images qui capturent le regard comme nous capturions autrefois le regard des sculpteurs sur les rives de l’Illisos…

Styx Pharmacie ! Tu ne voudrais quand même pas insinuer qu’il existe une ressemblance même lointaine entre ces objets qui font les images et nous, qui sommes les images !

Pharmacie Mais non, Styx ! Comment le pourrais-je ! Je voulais seulement insinuer que si nous sommes l’original, ces objets sont notre parodie triste mais comique. Eux, ils aiment maintenant les copies plus que l’original, au point qu’ils ne savent désormais même plus ce que c’est.

Ils ne savent rien faire d’autre que copier physis de l’extérieur, comme si c’était un objet à leur disposition, sans la sentir à l’intérieur d’eux-mêmes, et seulement ensuite essayer de le faire. Le grand engin, comme une mauvaise copie de physis, est toxique, dégoûtant, injuste, il se casse, personne n’a plus envie de l’habiter, même pas ceux qui l’ont fait…

Styx Certes, il sera difficile d’être dans physis, de savoir l’imiter en s’identifiant à elle sans se faire d’illusions et exiger d’obtenir d’elle la règle absolue et constante pour comprendre comment le faire, même si notre aide n’aurait jamais manqué. Ils ont préféré la traiter en ennemie à vaincre, en feignant de lui obéir : ils pensent l’avoir vaincue. Nous savons qu’ils se trompent, mais à ce stade nous les laisserons faire, n’est-ce pas ?

Pharmacie Nous laisserons faire ceux qui l’ont voulu. Nous serons proches des autres, parce que nous sommes au milieu d’eux, à leur portée ; et même s’ils ne nous voient pas comme autrefois, ils nous entendent : nous sommes dans les syllabes de leurs mots, dans les pauses, dans les accents, dans les cadences, dans les tons, dans les timbres, dans les rythmes et dans les modes, quand leurs mots et leurs chants ne doivent servir à rien d’autre qu’à les faire voler dans l’air comme les oiseaux, que ceux parmi eux que nous aimons voudraient tant être.

Styx De la seule manière dont cela est possible pour les humains, ils l’ont été et ils continueront de l’être. Des oiseaux dans le vent commun de la voix qui est leur respiration. Ils sont les seuls qui connaissent le nomos humain. Tu sais, cette sorte de sens que physis aussi possède dans des formes infinies, qui est pour les humains légèrement, mais intimement différent. Semblable à physis, mais avec quelque chose de plus qui le distingue : une étrange capacité ou faculté de sentir dans l’autre- ton-semblable le même sentiment ou la même douleur ou la même sensation que l’on sent en soi- même.

Il est intéressant aussi pour nous, qui ne sommes pas humaines mais qui en avons souvent la figure, d’essayer de comprendre ces êtres de plus près.

Ils l’ont dans le cœur, le juste, mais souvent c’est comme s’ils ne voulaient pas y croire, car l’un avec l’autre ils font à qui mieux mieux pour se faire obstacle, en s’offrant une justice toute prête, alors qu’il s’agit au contraire d’une essence contenue dans une ampoule que chacun doit ouvrir soi-même – car chaque être humain, pour pouvoir la faire sentir aux autres, en a fait une exprès pour soi-même, pour coïncider avec son âme, comme les deux moitiés d’un objet brisé.

Je me souviens d’un poète avec des yeux d’un noir intense qui parlait d’une porte qui restait ouverte devant un homme exactement autant que sa vie, mais que celui-ci ne pouvait pas franchir, car il ne comprendrait qu’à l’instant de sa mort que cette porte était seulement pour lui et pour personne d’autre. Et il faut quand même dire que cet homme, ce paysan, n’avait rien fait d’autre, dans sa vie, que vivre devant cette porte et donc sans jamais faire du mal… seuls les poètes ont compris cette chose si simple, parce qu’ils savent qu’ils doivent suivre la nature, mais selon des rythmes et des modalités que la nature ne donne qu’à eux, les êtres humains, et à rien d’autre. Parce qu’ils sentent l’extérieur depuis leur intérieur…Un autre poète a imaginé qu’il voyageait, vivant, parmi les morts pour les interroger, et après cette expérience de descente et de remontée il a débouché dans un jardin où nous étions toutes réunies, pas seulement toi et moi, pour l’attendre. Nous, comprends-tu ? Et lui, autonome, libre désormais de toute aboulie, prêtre et roi de lui-même, voilà qu’il arrivait enfin à nous voir, et à nous reconnaître.

M.F., Vetralla (VT), avril 2020

Image: Monica Ferrando, Face, 2015
Le texte a été publié le 9 avril 2020 sur le site Internet de l’Institut italien d’études philosophiques
www.monicaferrando.com // De Pictura, magasin online par: www.quodlibet.it/libro/9788874629862/

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